lundi 7 avril 2014

La fuite de Romanée-Conti

Publié aux Impromptus Littéraires sur le thème: Fête d'anniversaire
 
 
 
De tous les anniversaires de famille, c'est sans conteste les quarante ans de l'Oncle Hubert qui firent date à jamais dans l'histoire de notre village bourguignon.
A cette époque l'Oncle avait depuis longtemps ramené par le train sa polonaise Anastazia - mon père disait par l'arrière-train et sans crier gare - et nous avions fini par adopter cette opulente slave au mollet humide et à l'oeil galbé ou le contraire, au fort accent qui s'évanouissait après quelques rasades de wodka et qui portait avec grâce le costume traditionnel ainsi qu'un nom en ski à cause du climat continental, mais je crois bien avoir déjà raconté tout ça en 2012.
 
Bien qu'Oncle Hubert soit né en février - un Verseau porteur d'aligoté comme il aimait à dire - il décida qu'il soufflerait cette année ses quarante bougies fin octobre.
Comme tout le monde s'en offusquait il prétexta que tous les restes solides et liquides de la saint Vincent tournante de Gevrey - qui tomberait en octobre de cette année 1960 - lui feraient faire de sérieuses économies de budget.
Il coupa court aux protestations en concluant qu'il avait de toute manière quarante ans toute l'année et qu'on n'était pas à huit mois près!
Il faut dire qu'il y avait deux cent invitations à lancer et que cheu nous - peu importait qu'on vienne de ripailler toute une semaine - on saurait faire honneur aux restes.
 
Par peur de manquer, Anastazia avait prévu de mitonner quelques bortsch à la betterave, quelques bortsch aux champignons ainsi que quelques bortsch aux patates - ici on dit aux treuffes - et aussi pas mal de szarlotka vanille-chantilly pour digérer.
 
Tous ceux qui avaient déjà eu l'occasion de goûter à sa wodkaz à l'herbe de bison ne se faisaient aucun souci quant à la digestion.
Nous les chiards n'avions eu droit qu'à sa liqueur de miel et c'était déjà bien assez à l'âge où on ne nous laissait faire chabrot que pour les grandes occasions.
 
Il fallut donc patienter jusqu'en octobre.
Les préparatifs devaient se faire en très grand secret mais c'était sans compter sur quelques poivrots qui vendirent la mèche, pas la mèche qu'on allume dans les barriques pour les assainir, une plus sulfureuse encore: sur le fromage, l'Oncle prévoyait de servir aux invités le nectar dont tout bourguignon rêve en secret, l'orgasme garanti dans la bouche et le nez, un premier millésime de la Romanée-Conti 1952, une légende, une utopie!!
 
Il entra dans une colère noire en apprenant la fuite; les berlodiaux eurent beau jurer qu'ils n'avaient pas cafté, que c'était des menteries, la surprise était éventée.
Pour nous autres beuzenots, une fuite de Romanée-Conti n'était qu'une fuite de plus parmi tout ce qui se répandait au fil des vendanges et des paulées mais l'Oncle Hubert ne se remit jamais de cette félonie...
 
Le précieux nectar - dont on ignorait comment l'Oncle aurait bien pu se le procurer - fut sans doute réservé à d'autres orgasmes et on se contenta - le mot est faible - des restes du Clos de Vougeot miraculeusement réchappés de notre saint Vincent...
 
Je ne m'étendrai pas sur les en-cas polonais qui n'eurent pas le succès qu'ils méritaient, les “Lala Lala Lalalalalère des bans bourguignons, le gâteau aux quarante bougies qui mirent le feu aux nappes brodées de l'aïeule et la frottée que je pris pour avoir sifflé un fond de wodka!
Bref, je réalisai soudain qu'il faisait chaud pour la saison.
J'avais attrapé le virot mais j'eus le temps d'apercevoir Anastazia debout sur la table exécutant une cracovienne au pas chassé qui me rappela bougrement le galop de notre cheval lancé dans les vignes lorsqu'il avait été piqué par les taons!!
 
Pour finir, Vindieu je dirai que je dormis comme jamais je n'avais encore dormi.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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